Il y a une chose que toutes les administrations américaines depuis 1944 avaient en commun.

Elles voulaient toutes un dollar fort. Pas par patriotisme, par intérêt. Un dollar fort attire les capitaux étrangers, finance la dette américaine à bas coût, et projette la puissance américaine dans chaque transaction commerciale de la planète.

Donald Trump, lui, veut le contraire.

Les États-Unis ne tolèrent simplement plus la vigueur de leur monnaie. En raison des déficits commerciaux massifs, de l'alourdissement de la dette et des efforts déployés pour rétablir le secteur manufacturier intérieur, les États-Unis signalent une orientation délibérée vers un dollar plus faible. Il ne s'agit pas d'une note de bas de page en matière de politique macroéconomique — c'est un changement de cap structurel ayant des conséquences à l'échelle mondiale. TD

Ce choix est rationnel. Il est aussi potentiellement catastrophique.

Trump veut un double excédent : commercial et financier. Pour y arriver, il a besoin d'un dollar plus faible. Le problème : le reste du monde aussi a ses plans.

Comprendre ce que le dollar est vraiment — et pourquoi tout le monde en dépend.

Depuis les accords de Bretton Woods en 1944, le dollar occupe une position unique dans l'histoire économique mondiale. Environ 60% des exportations mondiales sont encore facturées en dollars américains. Une société de vêtements sud-coréenne va presque assurément payer ses importations de textiles indiens en dollars, plutôt qu'en wons ou en roupies. Bmogam

Ce n'est pas de la convention. C'est de la physique économique. Le dollar est partout parce que tout le monde l'utilise, et tout le monde l'utilise parce qu'il est partout. Un réseau qui s'auto-renforce depuis 80 ans.

Le dollar domine le financement du commerce mondial à hauteur de 79%, les opérations de change à 88%, et les réserves des banques centrales à 58%. TD

Voilà le "privilège exorbitant" dont parlait de Gaulle en 1965 — la capacité des États-Unis à s'endetter dans leur propre monnaie, à imprimer de la monnaie sans provoquer d'hyperinflation locale, à financer leurs guerres et leurs déficits sans que personne ne leur demande de comptes.

Trump veut garder ce privilège. Il ambitionne un double excédent — commercial et financier — ce qui suppose une dépréciation du dollar afin de rendre l'économie américaine plus compétitive, sans toutefois remettre en cause la suprématie du billet vert. IRIS

C'est vouloir le beurre et l'argent du beurre. Rarement dans l'histoire, ça a fonctionné.

Trois implications structurelles que les marchés sous-estiment.

1. La dédollarisation n'est plus une théorie — c'est un mouvement en cours. La part des réserves en dollars détenues par les banques centrales mondiales est passée de 71% lors du lancement de l'euro en 1999 à moins de 59% aujourd'hui — une baisse de 12 points en 25 ans. International Monetary Fund Ce n'est pas un effondrement. Mais c'est une tendance. La baisse de la part du dollar n'a pas été contrebalancée par l'augmentation des parts des autres grandes monnaies, mais par la montée des "monnaies de réserve non traditionnelles" — dollar australien, dollar canadien, renminbi, won sud-coréen, dollar singapourien. International Monetary Fund Le monde ne cherche pas une alternative au dollar. Il cherche à ne plus en dépendre autant. C'est plus dangereux encore.

2. Un dollar faible profite aux États-Unis à court terme — et punit le reste du monde. La faiblesse du dollar profite principalement aux exportateurs américains, dont la compétitivité s'est mécaniquement améliorée. Mais les importateurs américains sont confrontés à une hausse significative du coût de leurs intrants — et ce sont les consommateurs qui en font les frais. IRIS Pour l'Europe et les marchés émergents, le scénario est différent : un dollar plus faible stimule les entrées de capitaux, les monnaies locales et les valorisations boursières dans des pays comme le Brésil, l'Inde et l'Indonésie. TD Ce que Trump présente comme une politique industrielle américaine est, pour le reste du monde, une redistribution forcée de la compétitivité.

3. Le vrai risque n'est pas l'effondrement du dollar — c'est la guerre des monnaies. Les turbulences autour de la devise américaine contribuent à une double fragmentation du système monétaire mondial : d'un côté, la formation de blocs géopolitiques avec leurs propres monnaies d'échange ; de l'autre, la confrontation entre monnaies souveraines et monnaies privées comme le bitcoin. IRIS En un an, le dollar est passé de quasi-parité avec l'euro début 2025 à une dépréciation de 14% — son année la plus faible depuis plus d'une décennie. Consultancy.eu Si chaque grande économie cherche à affaiblir sa monnaie simultanément pour gagner en compétitivité, personne ne gagne — et tout le monde s'appauvrit ensemble. C'est exactement ce qui s'est passé dans les années 1930. Et les conditions y ressemblent davantage chaque semaine.

L'indice DXY du dollar a chuté de près de 14% en 2025. La tendance se poursuit en 2026. Ce n'est plus de la volatilité — c'est un régime.

La Note du Signal

Le dollar ne va pas disparaître. Mais le monde dans lequel il était automatiquement dominant — lui, oui. Trump pense pouvoir affaiblir le dollar sans perdre le privilège qu'il confère. C'est le pari le plus dangereux de la décennie. Et tout le monde le regarde sans vraiment le voir.

Sources : TD Gestion de Placements · BMO Gestion mondiale d'actifs · IRIS France · Morningstar · FMI · Jester Strategy — 2025-2026